samedi 10 mars 2007

La CAM, fashion victim du design

par Léonie Laflamme Savoie

On la sort en vitesse du manteau, trois petites secondes et dans un glissement les tourniquets s’enclenchent, puis on la remet à sa place sans y porter davantage attention. L’objet est à première vue anodin, gardé au fond d’une poche ou d’un sac mais une sorte de rapport d’amour-haine lie la carte d’abonnement mensuel, la CAM, à son utilisateur. Peu de gens avoueront d’ailleurs approuver à chaque coup le design graphique utilisé par la Société de transport de Montréal. En fait, le Montréalais moyen craint et anticipe à la fois la parution du nouvel exemplaire de sa carte. À chaque premier du mois, il se demande qu’est-ce qui va bien pouvoir orner son titre de transport pour les trente et quelques prochains jours.

Depuis bientôt 15 ans, la STM émet à chaque mois la CAM sous la forme que l’on connaît aujourd’hui. Les designs sont simples, en deux couleurs, choisies à l’avance selon le mois et dont le contraste doit être assez évident au premier coup d’œil. Une sorcière se pointe en octobre, suivie d’un bonnet et d’une paire de mitaines en décembre et d’un banc de poissons oranges et bleus en avril. «Ce n’est pas comme pour les cartes de téléphone qu’on tente de rendre attrayantes avec des photos, des designs. J’ai entendu des gens se plaindre de la beauté des carte (…) les designs sont plutôt quétaines parfois», affirme Matt McLauchlin métrophile et webmaster d’un site Internet entièrement consacré au métro de Montréal. La CAM est donc conçue dans une optique pratico-pratique, pour Cécile Dion, graphiste à la STM la carte est un objet purement utilitaire : « Les motifs doivent respecter les contraintes d’identification des cartes par les chauffeurs d’autobus, la discrimination visuelle qui leur permet de différencier les cartes d’un mois à l’autre. » La STM est donc loin de considérer son titre de transport principal comme un objet de design, bien que Montréal ait été nommée « Ville UNESCO de design » en mai 2006. Le soucis graphique est jaugé par les contraintes reliées à la technique et à la sécurité : « Faire quelque chose d’artistique ou d’original ça serait possible mais il faudrait modifier du tout au tout nos contraintes. Ça été pensé dans cette optique-là, ça fonctionne pour l’instant et ça pourrait changer éventuellement si les spécifications changeaient», poursuit Cécile Dion.

Le peu d’intérêt des grandes sociétés de transport envers le design visuel ne date pas d’hier et ne se limite pas à Montréal. La STM est même un peu unique en son genre. « La plupart utilisent encore moins de design que nous, c’est standardisé ou c’est un billet papier qu’on renouvelle à chaque mois. À New York c’est un simple logo type, ils ne les vérifient pas visuellement dans les autobus puisque que les gens ne font que les passer dans le lecteur avant d’entrer dans le bus », raconte Matt McLauchlin. À l’école de design de l’UQAM, on note un certain manque de vision de la part des sociétés de transport et si plusieurs pays européens possèdent de bonnes habitudes en matière de graphisme, on ne peut pas en dire autant du Canada : « Il y a plus ou moins de tradition graphique au Canada mais ce n’est pas uniquement typique à ici. soutient Alessandro Colizzi professeur spécialiste en typographie. Disons que notre CAM est sympathique, pas laide à mort, mais on ne veut pas la cacher non plus. »

Le modèle européen offre toutefois plusieurs options valables pour les cartes d’utilité courante ; la Suisse et les Pays-bas utilisent notamment les cartes pour promouvoir des manifestations ou des expositions alors que Londres a sa carte à puce intelligente Hoyster (huître) que les usagers peuvent recharger à même leur compte Internet. « Lorsqu’on voyage et qu’on sort de Paris, en Angleterre, en Suisse, en Hollande, le bon graphisme est quelque chose de standard, tellement standard que qu’on n’en fait pas de cas. C’est d’ailleurs assez incroyable dans une ville, comme Montréal, qui se dit ville de design, qu’on offre des cartes comme celle-là» ironise Sylvain Allard également professeur à l’école de design de l’UQAM.

Des goûts et des couleurs on ne discute pas, mais une nouvelle venue s’est tout de même tracée un chemin jusqu’au visuel de notre CAM depuis maintenant deux ans : la publicité. Les Workopolis, Triples communications et autres entreprises privées se sont tour à tour affichées sur les cartes mensuelles. Les publicités sont élaborées en partenariat avec une agence de publicité qui est mandatée par la STM pour vendre de l’espace publicitaire dans les transports en commun. Pour plusieurs, l’introduction de la publicité sur les titres de transport constitue une intrusion de plus du marketing dans la vie des citoyens. Sylvain Allard est de ceux-là : « La pub nous attaque dans nos retranchements, sur des cartes qu’on a déjà payées, je trouve qu’on dépasse les bornes et la CAM n’y échappe pas ».

C’est une question de valeurs pour ce partisan de l’utilisation socialement responsable de l’espace visuel public : « La carte est un véhicule de communication tout à fait potentiel, on la manipule, on la possède et on la regarde, ce qu’on y vend c’est autre chose. Pourquoi ne pas y valoriser le geste même du transport en commun vis à vis le geste individuel de la voiture ou simplement y encourager les gestes savoir-vivre dans le métro ou l’autobus? » Quant à Gabrielle Lecompte, chroniqueuse métro au magazine web P45, la publicité ne peut pas avoir un bon effet à long terme sur l’image du STM : « Ça brise en quelque sorte une convention graphique et visuelle entre le service et l’utilisateur. C’est un peu comme si à chaque mois l’emballage d’une marque biscuits changeait pour vendre soit un service d’interurbains, une émission de télé ou de la gomme. »

La STM travaille d’ailleurs à l’heure actuelle sur un nouveau support pour ses titres de transport de longue durée. Les prochaines années verront apparaître la carte à puce du métro de Montréal, suivant le modèle londonien comme l’explique la responsable des communications à la STM, Marianne Rouette: « Je ne sais pas de quoi elle aura l’air physiquement mais ça va changer, elle fonctionnera un peu comme une carte de cellulaire que l’on recharge à même des bornes numériques. »

Après 40 ans, la modernité se fraie donc un chemin jusqu’à nos traditionnelles cartes mensuelles, on réforme le contenant mais est-on prêts à en modifier le contenu? Question de culture et de budget, les Montréalais devront continuer de cultiver leur sens de l’humour à chaque premier du mois : « C’est vrai que les designs sont plutôt simplets mais je ne trouve pas ça trop révoltant, en fait je trouve ça un peu comique, lance Gabrielle Lecompte à la blague, C’est même plutôt sympathique que parfois on sente qu’elle est belle comme par accident. Un peu broche à foin, comme le métro de Montréal »

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